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Mon regard d’artiste Franco-marocaine sur Martin Luther King
Quel regard une artiste marocaine peut-elle porter aujourd’hui sur cette
grande figure du militantisme nord-américain que fut le pasteur Martin Luther King ?
L’œuvre de Martin Luther King est intéressante à plusieurs égards, à
commencer par ses nombreuses contradictions internes et externes. L’homme commence son action à
partir d’une intuition très générale : " Souvent, les hommes se haïssent les uns les autres
parce qu’ils ont peur les uns des autres ; ils ont peur parce qu’ils ne se connaissent pas ; ils
ne se connaissent pas parce qu’ils ne peuvent pas communiquer ; ils ne peuvent pas communiquer
parce qu’ils sont séparés. "
Sur cette idée se construisent des actions pour la défense des droits civiques des noirs qui
sont tous apparemment des échecs.
C’est le cas à Albany en Géorgie en 1961 et 1962. Malgré des actions non-violentes comme
l’occupation de bibliothèques, de stations de bus, de restaurants réservés aux blancs ou de
boycotts, le shérif local Pritchett résiste et il viole les accords passés avec le pasteur dès son
départ.
Lorsque Martin Luther King revient en juillet 1962 dans cette ville, il est condamné à 45 jours de
prison ou 178 $ d’amende. Le mouvement du pasteur, face à ces résistances, se divise et faiblit.
Le pasteur est à nouveau emprisonné quinze jours, et il s’interroge : "L’erreur que je fis
était de protester contre la ségrégation en général plutôt que contre une seule de ses facettes
distinctes. […] Une victoire (rapide et totale) aurait été symbolique et aurait galvanisé notre
soutien et notre moral… Quand on planifia notre stratégie pour Birmingham, des mois après, nous
avons passé de nombreuses heures à évaluer Albany et à essayer d’apprendre de nos erreurs. "
L’expérience a donc appris à Martin Luther King qu’il ne faut pas des objectifs globaux
irréalistes dans cette phase de la lutte. Et cela lui réussit effectivement dans les combats qu’il
mena à Birmingham où le but fut simplement de faire ouvrir les parcs de la ville aux noirs avant
de faire supprimer les caisses réservées aux blancs dans les magasins. La multiplication des
boycotts et des sit-in créa une " situation représentée par un tel nombre de crises qu’elle
ouvre inévitablement la porte à des négociations. "
Il y eut ensuite la croisade des enfants de 1963 qui permit de médiatiser
des scènes de violences policières, ce qui permit de retourner l’opinion publique
américaine.
Il y eut enfin la marche sur Washington et le célèbre discours " I have a dream ". Martin
Luther King triomphe au moment même où les lois sur les droits civiques des noirs vont être
votées.
Mais, tout comme sa première défaite à Albany a pu être lue, rétrospectivement comme une victoire
puisqu’elle lui permet de se débarrasser, au nom de l’efficacité, des utopies globalisantes, la
victoire de Washington et le Prix Nobel qui s’ensuit seront la défaite réelle de Martin Luther
King.
Non seulement, il se crée de plus en plus d’ennemis, non pas chez ses adversaires de plus en plus
ébranlés par ses arguments et neutralisés par les moyens mis en œuvre, mais dans son propre camp.
En 1958, le premier attentat contre lui vient d’une femme noire qui l’accuse d’être un chef
communiste. Beaucoup de noirs, comme Malcom X, lui reprochent la marche pacifique sur Washington,
appelée par eux la "farce pacifique". De plus en plus, ses propres partisans sont tentés de
céder à la force face aux violences policières.
Même le Président Kennedy, favorable pourtant aux nouvelles lois sur les droits civiques, s’oppose
au pasteur car il pense que l’image de la marche sur Washington peut retarder le vote de la future
loi du Civil Rights Act que Johnston fera adopter en 1964.
Mais il y a plus grave, le pasteur oublie, en quelques mois, ce qu’il avait appris au début de
ses luttes. Et il entreprend une croisade mondiale. Il condamne en même temps la guerre du
Vietnam, la pauvreté aux États-Unis et l’exploitation du tiers-monde. "Une vraie révolution
des valeurs regarderait bientôt d’une manière honteuse les contrastes frappant entre la pauvreté
et la richesse.
Avec une indignation justifiée, elle regarderait au-delà des mers et
verrait les capitalistes individualistes de l’Ouest investissant d’énormes sommes d’argent en
Asie, en Afrique et en Amérique du sud, juste pour faire des profits et sans aucune
préoccupation pour les améliorations sociales dans ces pays, elle dirait : "Ce n’est pas
juste."… Il doit y avoir une meilleure distribution des richesses et peut-être que l’Amérique
doit se diriger vers un socialisme démocratique. "
Aussitôt, beaucoup de ses nouveaux partisans l’abandonnent. Voilà donc un homme qui a
commencé humblement par une série de petits coups d’aiguille symboliques. Il a ainsi gravi un
premier sommet et a obtenu une décision générale impensable auparavant, l’acte garantissant des
droits civiques aux noires américains.
Toutefois, le 3 avril 1968, il déclare avoir gravi un second sommet : " Comme tout le monde,
j’aimerais vivre une longue vie. La longévité est importante mais je ne suis pas concerné par ça
maintenant.
Je veux juste accomplir la volonté de Dieu et il m’a autorisé à grimper
sur la montagne, et j’ai regardé autour de moi, et j’ai vu la terre promise. Je n’irai peut-être
pas là-bas avec vous. Mais je veux que vous sachiez ce soir, que nous, comme peuple, atteindrons
la terre promise et je suis si heureux ce soir, je n’ai aucune crainte, je n’ai peur d’aucun
homme. Mes yeux ont vu la gloire de la venue du seigneur ! " Le lendemain, Martin Luther King
est assassiné.
En quoi une telle vie peut-elle intéresser le peintre que je suis ? Si le peintre amateur ne
peint que pour se faire plaisir ou pour exprimer ce qu’il pense être son bonheur, le peintre
professionnel met en scène dans la gestion des sujets, de l’espace et des couleurs, des valeurs
culturelles tout comme il propose, lui aussi, des utopies, des cultures possibles comme le fait
Martin Luther King. Mais avec d’autres moyens que les manifestations humaines non-violentes que
King propose après Thoreau.
Le peintre choisit, par exemple, de mettre plus ou moins la ligne d’horizon. Il sélectionne ses
couleurs parmi l’infinité des nuances du spectre visible. Ce faisant, il vit, lui aussi, sous la
menace de l’échec tout comme ceux qui voient la toile sont soumis à la menace de l’énigme. Et
comme Martin Luther King, l’artiste doit choisir, à un moment donné, en fonction de la complexité
de la situation, une stratégie, car il n’y a pas de solution universelle.
Parfois l’œuvre d’art ne peut qu’être donnée, parfois elle doit rester anonyme. Ailleurs, elle
peut se transformer en marchandise et être liée au nom d’un créateur. Sans cesse, l’artiste doit
analyser l’efficacité comparée des solutions alternatives à celle qu’il sélectionnera. Plus
fondamentalement, celui qui envisage d’être l’outil d’un changement social doit choisir d’être ou
un militant social comme Martin Luther King ou un artiste comme Rothko, Keith Haring, Andy Warhol,
Roy Lichtenstein ou Basquiat car des propriétés différentes émergent lorsque les humains entrent
en relation tout comme une vague diffère des gouttes d’eau qui la composent ou un sourire des
muscles du visage.
Martin Luther King, tout comme les artistes, a des intentions, certaines
rationnelles, d’autres irrationnelles, certaines conscientes, d’autres inconscientes. On le voit
lorsque Martin Luther King s’identifie à Moïse comme le firent les colons américains partis à la
conquête de l’Ouest. C’est que Martin Luther King, tout comme les artistes, ne pense pas qu’on
puisse totaliser les sociétés humaines dans un langage seulement scientifique ou rationnel.
On ne peut pas penser, de manière narcissique, l’autre à partir de soi. Est-ce cela qui explique
le rapport étrange que Martin Luther King eut à la sociologie en 1948 à Chester en Pennsylvanie
puis à Boston ? Il évolua à partir d’un tout autre modèle, celui du prophète, à l’image de Moïse
qui organise la tension d’un peuple en mouvement vers une nouvelle terre. Et en cela, il fait des
choix très différents de ceux de Marx en récusant la lutte des classes.
C’est ce choix opéré par Martin Luther King que la plupart des artistes refusent de faire. Ils ne
se conçoivent que comme des porte-parole ou les diffuseurs, et non les récepteurs, de ce qui les
dépasse, jadis des entités surnaturelles comme les muses, mais dans d’autres conceptions, de
groupes humains. Ces choix leur conféraient le statut de prêtres.
L’artiste contemporain ne dit pas non plus ce qui sera. Il ne fait que proposer la découverte
d’une multiplicité de modes d’existence dont son œuvre est virtuellement porteuse. À la différence
de l’artiste conceptuel, il ne propose aucun sens a priori.
Le créateur du sens est toujours le spectateur. Et si le créateur a son interprétation, les
spectateurs en ont des nombreuses autres que l’artiste doit au moins tenter de comprendre comme
les spectateurs doivent accepter celle ou celles que l’artiste donna jadis à ses créations. Cet
échange de points de vue qu’on peut appeler perspectivisme ou dialogisme suppose le refus de toute
identité absolue.
On est alors très loin de Martin Luther King qui propose, comme le
Christ, le sacrifice de sa personne pour sauver les autres. Ce qui oppose Martin Luther King à
l’artiste contemporain est leur mode d’existence. Ils ne se réfèrent pas à la même ontologie.
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